Ce que j'ai pensé de

Ce que j'ai pensé de
Des bouquins, et pas de place pour les ranger

lundi 20 juin 2016

Un amour Impossible, Christine Angot.

Un amour impossible, de ChristineAngot, raconte l'histoire de ses parents. Si on a vécu dans une diète médiatique pendant les 15 dernières années et qu'on refuse de lire la quatrième de couverture, on peut encore ignorer que le père de Christine Angot l'a violée. On peut aussi ignorer que Christine Angot en a parlé dans plusieurs livres précédents. Et même si on n'ignore rien de tout cela, on peut quand même tomber dans l'hystérie qui entoure Christine Angot. Hystérie qui prend racine dans l'apparition d'Un amour impossible sur la liste du Goncourt. L'auteure et son livre ne méritent ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.

Christine Angot est insupportable, c'est acquis, et c'est encore plus vrai si on découvre son livre dans la collection Ecoutez Lire chez Gallimard, car, malgré son habitude des lectures publiques, son écriture et sa diction entrent dans une résonance qui rendrait sympathique Charlotte Gainsbourg dans l'effrontée. Il y a notamment une répétition de j'en ai marre, j'en ai marre ou encore une page de mémé, mémé, qui sont proprement insupportables. Alors quoi ? Dans un monde ou silence vaut critique, pourquoi parler d'un amour impossible ? Pourquoi parler d'un livre qui imite parfois Duras jusqu'à la platitude, ou montre une absence totale d'inhibition jusqu'à virer au dialogue de mélo nouvelle vague ?
Il y a une mauvaise raison. La raison morale. Qui consiste à se dire, face aux railleurs, aux critiques, il faut être du côté de la victime, qui raconte, l'horreur, lente, progressive, qui mène au viol. Et une bonne raison : Un amour impossible est un récit admirablement construit, on l'inéluctable est palpable dès les premières minutes de la relation entre sa mère et son père. Tout du long, on est tendu, derrière Rachel Schwartz, et on a envie de lui dire : « va-t-en ! ». Non, on a envie de lui hurler « barre-toi ! » Tout du long, ou presque, car dans sa sincérité hargneuse, Christine Angot ne parvient pas, ou ne souhaite pas cacher le caractère pathologique de son père. Pas seulement pathologique parce que violeur, mais violeur parce que pathologique. Elle fait ressentir son intelligence, sa sensibilité qui contribue à l'ordure qu'il devient, et aussi l'écrasement total, l'incapacité à refuser les valeurs familiales d'un autre siècle. Plus atroce encore, on sent comme au final c'est une image de soi bousillée qui le rend odieux, donc odieux à lui-même dans une spirale lente, insupportable, dégueulasse. Un amour impossible décrit moins le viol de Christine Angot que l'émergence d'un salopard, et l'incapacité d'une mère complexée, naïve, et, pire, amoureuse à se sortir du piège, puis à voir le drame, puis à le reconnaître, à le reconnaître face à sa fille.
Alors, oui, il y a de l'exhibitionnisme chez Christine Angot, comme il y en a chez Virginie Despentes, peut-être aussi chez Edouard Louis, et chez toutes celles et tous ceux qui se sont sentis rabaissés par le mal qu'on leur a fait et qui ont besoin du regard des autres, pour que chaque lecture, chaque apparition leur permettent de se dire : je ne suis pas ce que j'ai subi. Oui, il y a des outrances, des paresses, parfois, chez Angot, et on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, qu'elle résiste à la tentation de faire de sa souffrance une marchandise littéraire. Mais Un amour impossible, disponible dans la collection Écoutez lire chez Gallimard est un livre qui dévoile, et qui, en montrant la voie à ne pas suivre, donne sans doute des pistes pour s'échapper de l'emprise de ce profil hideux que prend parfois le visage de l'humain.  


Pas encore sorti en poche, donc pas d'audio. 

lundi 13 juin 2016

Hédi Kaddour, Les Prépondérants

Les prépondérants, de Hédi Kaddour, disponible chez Folio ou en Audiobook dans la collection Écoutez lire de Gallimard, décrit l'arrivée d'une équipe de tournage américain dans une ville d'Afrique du Nord, Nahbès.

Le roman commence mal. La langue est assez morne. Les personnages un peu classiques. Raouf, d'abord, le fils du caïd, un jeune musulman éduqué, éclairé, se servant de sa connaissance des deux cultures pour contrer l'assurance morale dont se drapent les colons. Leur supériorité technique agricole, commerciale, et bien entendu militaire et policière, ils l'habillent du doux nom de Prépondérance.

Ganthier est le prototype du prépondérant. Mais son intelligence, sa sensibilité s’immiscent parfois dans sa volonté d'étendre son emprise sur une terre qu'il aime. Qu'il aime, vraiment. L'arrivée des américains, leur familiarité avec ceux que les colons appellent parfois les indigènes, leurs femmes bavardes et joyeuses, ce coup de vent inattendu, le choc des cultures, le risque de caricature était à chaque coin d'oasis. Mais non, Kaddour fait preuve d'une véritable finesse dans la description de cet autre espèce de dominations qu'ils transportent avec eux. Et on s'attache de plus en plus à ce livre parce que l'auteur contourne les obstacles avec une langue dont on finit par comprendre que le classicisme est une forme de douceur.

En ayant l'air de suivre les histoires d'amours des uns et des autres, en osant le pari d'un voyage en Europe où le jeune Raouf s'entendra dire par Ganthier : « vous m'emmerdez, jeune Raouf » chaque fois qu'il enfoncera un coin dans ses certitudes coloniales, Hedi Kadour prend encore le pari de situations casse-gueule dont il se tire toujours en suivant la logique interne de ses personnages. Kathryn, la belle actrice américaine, Gabrielle, la journaliste française engagée, Rania, la cousine de Raouf, en veuve qui refuse de vendre ses terres à Ganthier, Hédi Kadour fait la part belle aux femmes. Elles voient, elles se jouent des hommes, de leurs illusions de puissance, elles se servent de leurs désirs, y cèdent plus rarement.

Bien-sûr, le doute s'insinue parfois : ces personnages, si proches de nous, si modernes, est-ce qu'on a si peu changé depuis cent ans ou est-ce qu'Hédi Kaddour nous les rend un peu trop semblables pour qu'on s'y attache un peu plus ? On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, avoir la culture suffisante pour me faire une idée. Mais à vrai dire, on se laisse envahir par l'impression inexorable que ce monde est en train de craquer, que la guerre qui arrive ne sera qu'une violente interruption dans un processus inexorable de chute des empires, et on ne peut s'empêcher de se dire que si l'amour et le désir incontrôlable, la peur de manquer et la soif de justice, si la jeunesse et la désillusion luttent les unes contre les autres depuis si longtemps, alors, cette ambiance de fin de règne qui nous saisit à chaque nouveau scandale, à chaque nouveau sondage nauséabond, à chaque bateau qui sombre d'un côté ou de l'autre de la Méditerranée annonce la remise en question des prépondérances sur lesquelles repose notre tranquillité.

Avec sa langue lisse, calme, un peu fade, Hédi Kadour nous fait ressentir, sans effet de manche, avec le cœur, qu'il faut se méfier de l'eau dans laquelle dorment trop de cadavres.


Et on se dit que peut-être, aujourd'hui, nous sommes ces Prépondérants, que décrit Heddi Kadour dans son roman disponible en Folio Poches ou en audiobook dans la collection Écoutez Lire chez Gallimard.


Note : la version audiobook est lue par un Pierre-François Garel qui prend son temps, mais dont la voix grave prononce avec délice les phrases des poèmes arabes. 

mercredi 18 mai 2016

L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante

J'aimerais bien lire plus souvent des bouquins comme L'amie prodigieuse, d'Elena Ferrante, disponible chez Folio ou en audiobook dans la collection Écoutez lire. La narratrice s'appelle aussi Elena, et on se demande s'il s'agit d'un roman, ou d'un récit. Enfin, on se demande une page ou deux, après quoi, ça n'a plus d'importance, parce que même si tout n'est peut-être pas vrai, tout sonne juste. Elena est une bonne élève. Elle travaille, elle est gentille, studieuse, et son institutrice ne s'y trompe pas. Elle la pousse à aller au collège, ce qui, à Naples, dans les années 50, est encore un privilège de riche. Mais Elena sait que c'est son amie Lila, qui est intelligente, bien plus qu'elle. D'une intelligence prodigieuse, acérée, tranchante jusqu'à la méchanceté, parfois jusqu'à la lisière de la folie. 

C'est tout le quartier qui est fou, avec ses mafieux, ses communistes, ses artisans, ses commerçants, ses traditions sous lesquelles on étouffe. Le prodige, c'est la façon dont Elena Ferrante parle de tout cela, sans nous perdre, sans trop en faire, sans hystérie, sans effet de manche. Le livre est impossible à résumer, parce qu'il parle autant des aspirations que des résignations, des respirations que des assignations, chacun à sa place, et chacun veut se hisser un petit peu au-dessus. 

Elena et Lila grandissent,  Elena apprend, Lila comprend, à l'école, dans la rue, ensemble, séparément, ensemble, le latin, l'amour, les règles et la façon de les transgresser. L'amie prodigieuse est de ces rares livres qui s'octroient une partie de votre cerveau dans laquelle les personnages vivent entre deux lectures ; ils y laissent leurs souvenirs comme si c'était les vôtres. On relit des passages sans jamais voir ce qui les rend admirables. Le style d'Elena Ferrante est sobre, calme. Implacable. Comme Lila lorsqu'elle jette la poupée de son amie dans la cave ce de Don Achille qui terrorise le quartier. Le quartier lui-même implacable, qu'une nouvelle génération veut dompter, bête ancestrale qui se nourrit des rancœurs, des règles tacites, de la reproduction du passé. 

Elena et Lila sont tout le quartier, et le quartier est tout pour elle. Elles seront adolescentes quand elles en dépasseront les limites pour la première fois, et plus tard, encore, jusqu'à la mer pourtant si proche. Toute l'étroitesse des vies est racontée par ces petites choses, et l'après-guerre souffle un air de changement. La modernité qu'il nous est si facile de décrier aujourd'hui chasse un ancien temps qui n'a rien d'un bon vieux temps. La misère, voilà ce qu'elle chasse. Et l'on a presque honte du confort d'aujourd'hui, des crises qui nous laissent nos voitures, nos penderies, nos téléphones intelligents. 

Au fil des heures, j'ai retrouvé cette injonction paradoxale de mon enfance : lire plus vite pour suivre Elena et Lila partout, les connaître mieux, plus, et lire plus lentement pour ne pas atteindre le dénouement et les quitter trop tôt. Et lorsqu'il arrive, c'est la colère, parce qu'on aurait aimé, oh oui, on aurait vraiment aimé, enfin, j'aurais vraiment aimé qu'il fut écrit quelque part que l'amie prodigieuse n'est que le premier volume d'une série qui en compte déjà quatre. Mais où sont les trois autres ? Ils ne sont même pas tous encore traduits en français, alors combien de temps encore avant qu'ils sortent en poche ? Pourquoi, pourquoi m'envoyer ça et me laisser pantelant, assommé par le génie d'Elena Ferrante, sans que je puisse lire la suite, tout en sachant qu'elle est écrite, là, qu'elle attend d'être lue ? Peut on savoir pourquoi Elsa Damien, qui a fait une excellente traduction de ce premier volume n'est pas en train de travailler à plein temps sur les suivants ? Que fait Gallimard, que fait la Police ? Que font les manifestants ? Il y a cinq kilomètres entre la place de la République et le siège de Gallimard, alors en passant, exigez que la suite de l'Amie prodigieuse, d'Elena Ferrante, soit publiée chez Folio au plus vite, sinon, je vais faire une bavure. 


L'audio de cette chronique est ici.  Avec une musique de Delphin, un zicos russe des années 2000. 

Il faut noter pour la version livre audio la lecture exceptionnelle de Marina Moncade. 

dimanche 1 mai 2016

Biographie de George Orwell, de Stéphane Maltere

Stéphane Maltère propose une biographie de George Orwell, et elle est disponible chez Folio.

Quand on lit un écrit portant la marque d'une forte personnalité, on a le sentiment de voir un visage derrière les pages, visage qui n'est pas nécessairement le véritable visage de l'auteur.

C'est George Orwell qui écrit cela à propos de Dickens. Et il conclut par : ce que l'on voit, c'est le visage qui aurait dû être celui de l'auteur.

Un jour, j'ai lu Dans la dèche à Paris et à Londres, de George Orwell. J'avais déjà lu 1984, comme tout le monde, et j'avais aimé, comme tout le monde. Mais Dans la dèche me faisait aimer non le livre, mais ce visage de l'auteur, que je croyais entrevoir. Évidemment, la biographie documentée, sobre et claire de Stéphane Maltère a confirmé que ce n'était pas le visage de l'auteur. Geroges Orwell s'appelle en fait Eric Blair. Il est un enfant d'une famille de la classe moyenne plutôt laborieuse, une famille appauvrie à son retour de Birmanie. Il fait ses études parmi des plus riches que lui, se fait des amis, se bat, écrit, déjà. Puis il s'engage dans la police coloniale, parce qu'il faut bien vivre. Est-ce que tout le George Orwell qu'il deviendra est déjà dans ce jeune homme écœuré par l'Empire Britannique, par lui-même, par ce que l'Empire lui a fait faire, parce que l'Empire a fait de lui ? George Orwell a ses côtés obscurs, ses zones d'ombres, ses faiblesses, sa maladresse, avec les femmes, surtout, et même l'image qu'on se fait de son engagement dans la guerre d'Espagne est plus romantique que ce qu'il en décrit lui-même. On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, trouver un guide, mieux, un chemin à suivre dans la biographie de George Orwell.

Mais toute la force de Stéphane Maltère, est que moins Orwell est montré sous un jour sympathique, et plus on l'aime. Parce qu'Orwell ne triche pas. Il n'essaie pas de se faire aimer, il essaie de penser conjointement la gauche et la liberté, la littérature et l'action, l'engagement et la lucidité. S'il montre un chemin, c'est celui de l'honnête homme, qui a le courage de penser contre son camp. La légende dorée ne cache pas seulement les ombres de George Orwell, elle cache surtout le mal qu'on lui a fait. On se paye en idolâtrie l'aveuglement qu'on a eu vis à vis du communisme, on célébrant 1984, pour oublier qu'avant, La ferme des animaux avait été refusée partout. Il finit d'écrire 1984 en 49, et il meurt en 1950. J'enrage, de voir tous ces artistes sensibles, qui se battent toute une vie pour écrire, pour vivre et écrire, et qu'on rembourse après leur mort par une acclamation un peu grégaire, bruyante mais étroite. Orwell, comme Camus, est un de ces grands hommes qui disent ce qu'il faut dire, qu'on déteste pour ça, puis, quand cela ne sert plus à grand-chose, qu'on adore pour ça.

On pourrait reprocher à Stéphane Maltère une sobriété presque morne, mais il me semble qu'il s'agit avant tout, pour lui, de s'effacer devant George Orwell. Et la biographie qu'il lui offre, disponible chez Folio, lui ressemble, droite jusqu'à l'intransigeance.


Pour l'audio, il est ici. Et je ne me suis pas foulé car j'ai encore pris Royskop comme fond sonore. 


TL;DR : Orwell, un type sincère, raconté sans chichi par Stéphane Maltere.



mardi 22 mars 2016

Ce qui est écrit change à chaque instant.

Avec Ce qui est écrit change à chaque instant, le Castor Astral fête les 101 poètes publiés au cours de ses 40 années d'existence. 

Le Castor se penche sur ces quarante années comme pour donner raison à Franck Venaille dont on peut lire dans ce recueil : « J'étais cet homme qui revenait sur ses pas. J'avais moins peur ! Je pouvais pénétrer dans la forêt de mimosas et regarder avril en face. » 

La poésie, au Castor Astral, c'est une poésie d'après les rimes, d'après les formes habituelles, une poésie qui cherche à s'approcher de nous à s'imiscer dans la vie quotidienne, pour une petite danse de tous les jours comme celle que propose Ariane Dreyfus. 


Parfois, je te demande seulement de danser. 
Que nous dansions 
piétinant tendrement. 
Petits, les enfants s'approcheraient
La danse si discrète sans être nus
C'est une braise adoucie, 
Les vêtements des amants.

C'est aussi une poésie de combat, brute, avec des phrases comme celle que Lance Daniel Biga : 

Les chants désespérés sont les chants les plu beaux... disait l'autre connard et c'est du désespoir qu'on tire la plus belle bière...

C'est une poésie qui a les deux pieds dans le réel, et qui pourtant tend le cou pour nous voir d'au-dessus, sans nous regarder de haut, c'est Renaud Ego qui écrit : 

Noeuds routiers parkings vagues sur un reste de vert
les splendides villes sont devenues obèses
Le suint de l'époque y déborde partout
bibelots gadgets vêtements victuailles
que des yeux lapent et que d'autres yeux surveillent.

En quarante ans, la poésie en a pris plein la gueule, dans toutes les directions. Les aphorismes goguenard de Frederic Lasaygues :

Il y aura toujours des marchands de chaussures trop petites pour vous persuader qu'elles se feront à votre pied
Ne les croyez pas
Les marchands d'idées toutes faites procèdent de la même manière

Parfois une poésie qui regarde là où ça fait mal, vers l'absence, quand Kirmen Uribe écrit : 
Tu aimais le risque
De l'avis de certains, une enfance difficile
 aurait définitivement gravé des ruisseaux taris dans les paumes de tes mains,
d'où cette tendance à t'approcher de la marge, de l'abîme

Et parfois, une poésie qui réconcilie avec Miriam Van Hee :

Ce qui console n'est pas la lumière
l'important, c'est qu'elle change
disparaît et revient

d'où que vienne le chagrin.

Ce qui est écrit change à chaque instant, c'est une anthologie, une suite de portes entreouvertes, dans l'ordre alphabétique des noms d'auteurs qu'on aura envie d'aller voir ou nonOlive Senior, Ossang, Jean-Yves Reuzeau. Ou de Charles Juliet, dont je ne peut citer une ligne car je soufrirais trop d'avori coupé son poème où aller que faire. 

La poésie se relit, bien mieux que ne se relisent les romans, trop lourds pour les vies nomades. On peut la relire souvent, par fragments, il suffit de quelques minutes, et on se rend compte que ce qui est écrit change à chaque instant, selon la phrase de Transtromer qui sert de titre à ce petit livre dense. Ce qui est écrit change, parce qu'on a bougé, parce qu'on ne lit plus du même endroit de nos vies, parce qu'on ne cesse de chercher, d'un poème à l'autre, d'un auteur à l'autre, d'une vie à l'autre, parfois, parce qu'on a plusieurs vies quand on cherche la beauté comme des chasseurs cueilleurs, au gré de nos saisons, qu'on appelle des âges. On peut refermer Ce qui est écrit change à chaque instant, Au castor Astral, et garder en mémoire cette phrase 

Les sédentaires cherchent en vain les portes de désert. 




Ce qui est écrit change à chaque instant
40 ans d'édition / 101 Poètes
Le Castor Astral
12 € (12 € putain, c'est rien pour 40 ans de poésie)

lundi 22 février 2016

La marquise, Georges Sand, Folio

La marquise est un texte court de Georges Sand, publié dans la collection classiques de Folio, et, contre toute attente, cette marquise m'a chamboulé. 

Lorsqu'on la découvre, pourtant, au début de cette nouvelle, c'est une vieille femme fade, dont la beauté, désormais fanée, l'a privée de la nécessité de développer l'esprit vif et moqueur, le cynisme élégant que le narrateur attend de cette noblesse déjà en passe de disparaître. Cette vieille femme dont l'amant vient de mourir, il l'écoute avec ennui, avec même un peu de condescendance. Et c'est peut-être pour cela qu'elle s'ouvre à lui et lui raconte son histoire. Mais c'est la voix de Georges Sand qu'on entend. Sans l'acuité de son écriture on ne lirait que la vie d'une jeune fille mariée trop tôt, veuve trop vite, et qui, dégoûtée des hommes, de leur vulgarité, guérie par eux de cette maladie qu'on appelle le désir se contente d'une vie où la vertu, quand elle est soumise à si peu de tentations, se confond avec l'ennui. 

Alors, la force de George Sand c'est de nous émouvoir avec un personnage antipathique. Si sa marquise avait été charmante, l'identification aurait joué à plein, et on serait passé à côté de l'essentiel : la vulnérabilité de la femme, fut-elle marquise dans une société régie par les hommes, par leur volonté, leur désir. Elle ne parvient à garder un semblant d'indépendance qu'en devenant la maîtresse d'un homme gentil et grossier, qui l'aime avec la sincérité stupide de celui qui ne voit que la beauté, qui n'aime jamais plus loin qu'il ne désire. Il y a une pudeur immense dans la façon dont George Sand décrit le dégoût domestique d'une femme tenue de consommer une union qui ne la comble sur aucun plan. 

Et pourtant, cette femme froide, belle et hautaine succombe elle aussi à l'amour, une fois, une seule, et encore, sans jamais lui céder, puisque la passion qu'elle entretient avec un comédien reste jusqu'au bout platonique. Et même, presque platonicienne, car elle ne veut voir en Lelio, son comédien, que l'idée qu'elle s'en fait, plutôt que l'homme qu'elle découvre derrière l'acteur, plus vieux, plus fatigué, plus vulgaire. Alors, comme si George Sand croyait elle-même à la puissance d'une vertu constante, on voit Lelio jouer un rôle, inédit, pour lui, celui de l'homme que la marquise veut voir, celui de l'homme qu'il veut être pour elle, celui de l'homme qu'elle a attendu toute sa vie : l'amoureux béat et transi. 

On retrouve chez George Sand ce grand-écart du féminisme actuel, entre la revendication farouche d'une indépendance légitime et la difficulté d'abandonner tout à fait les rêves de prince charmant, d'amours éthérés. On aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, ne pas y voir un travers symétrique au machisme patriarcal, c'est à dire une incapacité complémentaire à voir les gens de l'autre sexe comme des personnes à part entière, une façon de les voir toujours comme les moyens de la réalisation d'un modèle, ou d'un rêve, et même s'il est beau, même s'il est louable, faire de l'autre  la pièce d'un puzzle qui dessine une idée, qui parle à l'esprit au lieu de s'adresser à l'âme. C'est toujours voir l'autre comme un moyen au lieu de le voir comme une fin, ce qui est une définition feutrée de la violence. 

C'est toute cette complexité de sentiments, décrite dans une langue pourtant apparemment précise, apparemment détachée, à travers une histoire au romantisme apparemment un peu banal, qui fait que cette Marquise, de Georges Sand, disponible en Folioplus Classiques est, bien plus qu'un roman de comédien, quoi qu'en dise le dossier un peu scolaire qui l'accompagne, un des textes les plus profondément féministes qu'il m'ait été donné de lire.

Pour l'audio, disponible ici, j'ai fait preuve d'une absence totale d'originalité en associant George Sand et Chopin. 


lundi 18 janvier 2016

Epictète. Du contentement intérieur.

Du contentement intérieur  vient de sortir. Bon, disons que l'édition originale, c'est à dire la transcription de ces propos d'Epictète par son disciple Flavius Arrianus date d'un peu moins de deux mille ans, mais ces extraits sur le contentement intérieur viennent de paraître dans la collection sagesses de Folio. 

C'est une jolie collection de livres accessibles,  textes courts, ou extraits sélectionnés d'après une thématique, et dont la couverture mate est à chaque fois très soignée. 

L'enseignement d'Epictète est simple : si tu ne fais pas la distinction entre ce qui dépend de toi et ce qui ne dépend pas de toi, tu seras malheureux. La raison, qui chez lui revêt un caractère divin, consiste à se détacher de ce qui ne dépend pas de soi, à ne pas s'en plaindre, et même, dans une certaine mesure, à ne pas s'en réjouir trop lorsque c'est favorable et à ne se sentir responsable que de ce qui dépend de soi, c'est à dire très peu de choses, assez peu pour qu'on en soit alors pleinement responsable. Il s'agit principalement des représentations qu'on se fait, de nos réactions, de nos opinions. 
« Par exemple, que signifie le fait d'être injurié ? Prends une pierre et injurie là. Quel effet produiras-tu ? Eh bien ! Si on écoute comme une pierre, quel avantage pour l'insulteur ? »

On retrouvera près de deux mille an plus tard ce principe chez Stephen Covey, qui incite à se concentrer sur son cercle d'influence plutôt que de se laisser entraîner dans celui de ses préoccupations, qui sont si nombreuses et sur lesquelle son n'a aucun pouvoir. 

Il est d'ailleurs amusant de constater que la forme du livre d'Epictète préfigure la structure des livres de développement personnel actuels. D'abord, il expose le principe du contentement intérieur. Puis, il donne des exemples de personnages célèbres. Socrate, Ulysse. Quitte à ne garder que ce qui sert son propos, et traiter Homère d'affabulateur pour tout le reste. Enfin, il force l'identification en donnant des exemples de personnes comme vous et moi, en tous cas comme Flavius Arrianus et lui, mais qui suivent ses préceptes. Epictète est précurseur, pédagogue, irritant. 

On aurait aimé, aussi, enfin, j'aurais aimé, qu'il n'ait pas recours à la caricature, à l'ironie, vis-à-vis de ceux qui ne partagent pas sa philosophie, au premier rang desquels les épicuriens, dont il distord le message pour le moquer, l'invalider. Le raisonnement est un peu binaire : le contentement intérieur ou le plaisir débridé, le stoïcisme ou se conduire comme des pourceaux. 

Mais cette intransigeance fait partie de l'intégrité du personnage. Esclave d'un affranchi, affranchi à son tour, puis contraint à l'exil, il sait de quoi il parle quand il dit : « La vie de chacun est un combat. Et un combat long, aux péripéties variées. » On sent dans cette philosophie, qui invite à ne pas pleurer l'ami qui s'en va, à ne pas pleurer quand on est éloigné de son fils, ou calomnié ou devenu pauvre, une philosophie de survie, de réaction face à la souffrance, une philosophie ataraxique, calme et tranquille, calme et tranquille qui ne passe par-dessus aucun bord, une philosophie apollinienne et jamais dionysiaque,  une philosophie qui dit qu'il vaut mieux tirer sa révérence que de perdre la face, une philosophie presque trop sage, une sagesse presque trop philosophique. On ne pleurera pas si on pratique le contentement intérieur d'Epictète, paru il y a deux mille ans mais toujours disponible chez Foli oSagesses, on ne pleurera pas, mais on risque de ne pas se marrer beaucoup non plus.