Ce que j'ai pensé de

Ce que j'ai pensé de
Des bouquins, et pas de place pour les ranger

lundi 22 juin 2015

J'ai tenté la traduction simultanée de la chronique de Sebastian Kovac, un critique littéraire yougoslave qui vit en Charente et qui est passé enregistrer chez nous. Le résultat audio est ici. Pour la version ci-dessous, une meilleure traduction a été rédigée après-coup.



The PR woman from Folio told me : " You will like Jonathan Coe, i'm sending you à bilingual edition of 9th and 13th, it's a collection of his short stories." I didn't read it right away. Maybe because i knew i'd had this stupid idea to write a bilingual chronicle. And as i'm hardly fluent myself, i was not eager to get ridiculous. But as soon as I opened it, I knew that Mrs PR had been right : i liked Jonthan Coe.

The first short story is all smoke and mirrors. The reader is tricked into believing it's all about ghosts, believing in them or not, and the writing respects the codes of the genre, a story within a story, distorded images, gigantic shadows, but at the very moment one would think it's been done before, it becomes clear that really it's all about childhood, disenchantment.

The same theme is the core of the second story, which begins with an elegant play on words. The crossing of numbered streets, namely the 9th and the 13th, refers to the eponymous jazz chords. Ambiguous ones, as they can lead to several harmonical resolution. The player keeps thinking to what would have happened if he chose another final chord...
The whole book became even more meta, when i read a short story called VO. An english composer attends a french horror film festival. And a girl with whom he might have an affair, or not, is translating to english the french subtitles of a german movie written by a woman with whom he has had an affair, or not.
Of course, one would have liked, well, I would have liked, the narrator and the writer to be both more straightforward. But this is precisely what it's all about. The fear of hurting, sometimes, hurts more than the intended intial behaviour. This over scrupulous trait reveals an obsessionnal personnality that leads the narrator of the last short story to seek for decades all the available details about The private life of Sherlock Holmes, an underrated movie of Billy wilder. And this hidden quest seems to have led him to what he is now : an art critic, a movie specialist, a writer, a novelist.

In 9th and 13th, available in Folio's bilingual edition (with a perfect translation, unlike this chronicle) that is precisely what Jonathan Coe tells us. Whichever choice you make, your obsessions will always lead you to the same path : your own.


L'attachée de presse de chez Folio m'avait dit : "Vous allez aimer Jonathan Coe. Je vous envoie une version bilingue de 9ème et 13ème,désaccords parfaits, c'est le recueil de ses nouvelles." Je ne l'ai pas lu tout de suite. Peut-être parce que je savais que j'aurai cette idée idiote d'en écrire une chronique bilingue. Comme je ne parle même pas vraiment couramment anglais, je n'avais pas hâte de me ridiculiser. Mais dès que j'ai ouvert le livre, j'ai su qu'elle avait raison : j'aimais Jonathan Coe.
La première nouvelle est un exercice de poudre aux yeux. On fait croire au lecteur qu'il s'agit de fantômes, et l'écriture respecte tous les canons du genre, une mise en abyme, des images distordues, des ombres gigantesques, et au moment précis où on se dit que tout cela a déjà été fait, il devient clair que ce dont on parle vraiment, c'est de l'enfance, c'est de désillusion.
Cette même thématique est au coeur de la deuxième nouvelle, qui commence avec un jeu de mot élégant. Le croisement de rues numérotées, en l'occurence, la 9ème et la 13ème, fait référence aux accords de jazz éponymes. Des accords ambigus, puiqu'ils peuvent aboutir à plusieurs résolutions harmoniques. Le musicien se demande sans cesse ce qu'aurait été sa vie s'il avait choisi un autre accord final...
A la lecture de la nouvelle suivante, intitulée Version originale, le livre atteint un niveau supérieur de mise en abyme. Un compositeur anglais assiste à un festival français dédié aux films d'horreur. Une jeune femme avec qui il a, ou pas, une liaison, lui traduit en anglais les sous-titres français d'un film en allemand écrit par une femme avec qui il a eu, ou pas, une liaison.
Bien-sûr, on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que le narrateur comme l'écrivain fussent un peu plus directs. 
Mais c'est précisément de cela qu'il s'agit. La peur de faire mal, parfois, fait plus de mal que l'intention première. Et cette scrupulosité excessive révèle une personnalité obsessionnelle, celle qui pousse le narrateur de la dernière nouvelle à chercher, pendant des décennies, tous les détails disponibles sur La vie privée de Sherlock Holmes, le film de Billy Wilder. Et c'est cette quête secrète qui semble avoir fait de lui ce qu'il est aujourd'hui : un critique d'art, un spécialiste du cinema, un écrivain, un romancier.


Ce que nous dit Jonathan Coe dans 9ème et 13ème, désaccords parfaits, dont l'édition bilingue, au titre près, propose une traduction parfaite (contraitement à cette chronique) c'est que quelles que soient les décisions qu'on prenne, nos obsessions nous ramènent toujours sur le même chemin : le nôtre. 

lundi 8 juin 2015

Verlaine avant-centre, de Jean-Louis Crimon

Lorsque j'ai commencéVerlaine avant-centre, de Jean-Louis Crimon, disponible au Castor Astral, je savais que c'était un peu cruel de ma part. Un auteur a toujours envie qu'on lui parle de son dernier né, et pas du roman qu'il a écrit il y a dix ans (20 ans en l'occurence pour celui-ci). Mais voilà, lorsque je l'ai rencontré au salon Étonnants voyageurs, j'ai lu la première phrase de Verlaine avant centre, et je n'ai plus eu envie de le quitter.

« Aujourd'hui encore je me demande si ce qui me rend le plus malheureux, c'est de ne pas savoir qui de nous trois a eu le premier l'idée d'inventer la vache bleue, ou bien si c'est d'avoir seul pressenti que l'été de la vache bleue ne reviendrait plus jamais. »

S'il y a une chose difficile en littérature, c'est de faire parler les enfants. On leur prête souvent des langages trop simples, ou trop fantaisistes, et on passe à côté de leur logique implacable, pas encore usée dans les angles par l'érosion de la politesse, de la convention, par les implicites que l'habitude finit par installer.

Immédiatement, on a envie de prendre dans les bras ce petit narrateur à qui Crimon prête une voix si juste. Plutôt, on a envie de le rejoindre dans cet âge où l'amour circule encore, et avant tout l'amour entre le père et le fils. Chaque jour, ils rejouent un des buts marqués par leur héros lors de la dernière coupe du monde. Le petit garçon prend le rôle de Just Fontaine, le mythique buteur du stade de Reims. Le père et les arbres du vergers seront tous les autres joueurs. Ce père qui multiplie les heures pour faire bouillir la marmite, puise sa fierté dans les victoires de son club, de son joueur, plaisir de prolo que Crimon nous montre sans populisme ni condescendance, comme un souvenir d'une enfance où les choses, et les gens, étaient durs mais simples.

Enfin, pas si simple, les rapports avec les gamins de l'école. On se moque de son œil qui louche, mais surtout, on se déchaîne sur celui qui hésite entre devenir footballeur et devenir écrivain. Il suffit que son professeur le félicite pour une phrase, une simple phrase, pour que la haine des paysans taiseux se déploie. La méchanceté s'acharne toujours sur ceux qui sortent un peu du cadre.

Bien-sûr, on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que Crimon sorte de son propre cadre car la description des buts qui clôture chaque chapitre finit par être un peu répétitive, du moins pour qui n'a pas vécu la coupe du monde de foot de l'année 1958. Et pourtant. Cette scène 13 fois recommencée où les arbres prennent la place des attaquants adverses, la minutie avec laquelle le père et le fils se préparent, c'est un langage d'amour silencieux. Les mots, eux, sont réservés à sa mère, qui aimerait les coucher sur le papier mais que la vie cloue à sa lessiveuse, sa cuisine, à la pauvreté du ménage, ou à sa tante, qui aurait croisé Verlaine dans un café parisien et qui garde précieusement un exemplaire de Jadis et Naguère. Verlaine avant centre a les maladresses de son narrateur et c'est ce qui en fait non pas un produit, mais un livre. De ceux qui nous rappellent que le temps, en fait, n'atteint jamais vraiment l'enfant qui survit en nous, séquestré, ligoté, bâillonné, cet enfant qui voulait être, comme Jean-Louis Crimon, Verlaine avant centre, disponible au Castor Astral.


L'audio disponible ici, cache un petit clin d'œil au dernier paragraphe, issu d'un truc de Weber, Der Freischütz Overture. 


jeudi 4 juin 2015

Le Poisson reçoit le Prix de l'inaperçu 2015 !

JY Reuzeau s'inspirant de la classe du poisson selon Marc Taraskoff
Je suis en vélo. Je roule. Si tout se passe bien, dans quinze jours, je serai à nouveau dans un bureau, alors, il vaut mieux profiter du soleil, de la forêt, qu'on peut atteindre en une grosse demi-heure si on pédale bien. Dans dix jours, je refermerai une parenthèse. Depuis 3 ans, j'ai passé le plus clair de mon temps à m'occuper de mon roman, le Poisson pourrit par la tête. 

Il est sorti en janvier. Le lendemain du carnage. Autant dire qu'il est passé un peu…

Une sonnerie. Dans mon casque bluetooth, le livre audio (L'idiot, de Dostoievski, comment ai-je pu être fan de cette écriture à la truelle?) s'interrompt pour m'indiquer un appel. C'est Jean-Yvez Reuzeau, mon éditeur.

- Michel ?
- Euh, oui, qui…
- C'est Jean-Yves. Tu n'as eu personne du Castor ?
- Pas depuis Étonnants voyageurs...
- Tu as reçu un prix ! Le Poisson, un prix !

A lire si vous ne connaissez pas encore Ignatus Reilly
Le Prix de l'inaperçu ! Le poisson pourrit par la tête est le lauréat 2015 du Prix de l'inaperçu ! / Ignatus Reilly. Il récompense deux romans, récits ou recueils de nouvelles, l'un de langue française et l'autre, étranger, « qui, en dépit de leurs qualités de style et/ou de fond, n’ont pas reçu l’accueil médiatique qu’ils méritaient lors des ″rentrées littéraires″ ».

Aucun prix ne pouvait me rendre plus heureux, me donner plus de baume au cœur. C'est comme un parent qui se penche sur ton épaule et te dit : « Bon, personne ne t'a remarqué, mais moi, j'ai vu que tu avais bien écrit. »

C'est comme de l'arnica sur une bosse.

Il n'y a pas d'argent à la clef, pas de partenariat mirifique, pas d'invitation à la Grande Librairie ni au Petit Journal. Juste, et c'est ce qui compte le plus, des gens dont c'est le métier de lire -journalistes, auteurs, éditeurs (pluriel neutre car le jury est bien mixte)- qui te disent : « Bon, personne ne t'a remarqué, mais nous, on a aimé ce que tu as écrit. »

Alors que dans quinze jours il faudra retourner gagner sa croûte et recommencer à écrire dans les marges, dans les interstices, juste avant que la parenthèse ne se referme, comme un retour à la case départ (pas d'meuf, pas d'taff, c'est bien casse-gueule), c'est un clin d'œil de ceux qui sont du bon côté de la littérature, et qui te disent : « Tiens-bon. Et à la prochaine fois ! »


Merci, merci, merci. Merci au jury, merci à vous toutes et tous !

Après, je suis tellement content que je pédale dans tous les sens, un rayon de soleil tombe sur une grande mare que le bonheur me fait voir comme un petit lac secret, je descends de vélo, je danse, je rigole, je repars, j'appelle ma mère, je roule dans le bonheur et les allées forestières. Je me perds, il me faut deux heures pour rentrer chez moi, je finis sur le plat dans le plus petit braquet possible, vidé, mais heureux

lundi 1 juin 2015

Journal d'un éc

Je n'ai jamais été attiré par Dany Laferrière, l'auteur du Journal d'un écrivain en pyjama, disponible aux éditions du Livre de poche, et je me retrouve comme un idiot à apprendre comment il écrit sans avoir jamais rien lu de ce qu'il a écrit. Mais ce n'est pas si bête, car le journal d'un écrivain donne envie d'aller goûter la littérature de Dany Laferrière comme on rêve de goûter ce fruit exotique bien mûr et qu'on laissera pourtant sur l'étal parce que ce mois-ci, pour la première fois depuis 15 ans, on n'a plus aucun revenu. 

Dany Laferrière raconte, à travers 182 petites chroniques, sa vie quotidienne d'écrivain. Il parle des années de vache enragée, et de la rage d'écrire des romans vachards et  enjoués.

À qui s'adresse-t-il ? À son neveu, qui se met à écrire et voudrait des conseil ? À sa mère ? Il le sait :  « On ne peut être bon écrivain tout en protégeant sa mère. »  À ses tantes, qui pestent de comment il les a dépeintes, se fâchent puis lui pardonnent. À tous, quand il raconte aussi son pays, Haïti et sa province, le Quebec ?

Chaque chronique se termine par une petite note en italique. Il nous prévient, c'est comme le petit message qu'on trouve en brisant les fortune coockies chinois : « Une fois, cela tombe juste ; la suivante, non. Comme la vie. On n'a qu'à attendre le prochain train. » 

Tout le livre est ainsi : imparfait et sincère. Tellement plus attachant que tant d'autres livres parfaits. 
Celui qui a écrit : Comment faire l'amour avec un grand nègre a mûri, et il s'adresse peut-être aussi à lui-même, il se sermonne : « je sais à quel point les jeunes écrivains veulent provoquer. À trop provoquer, on banalise la chose. » Dany Laferrière s'accorde le droit de se contredire, le droit d'être flou, inégal, et en apportant ce discours vrai, il nous montre comment on devient écrivain. Quelques recettes, bien-sûr, mais le processus ne peut pas être mécanique, lisse, linéaire. L'écriture est toujours une turbulence. Alors, on prend plaisir, en tant que lecteur à observer l'énergie sans jamais tout à fait comprendre la thermodynamique de l'écrivain. Pour Laferrière « le romancier est un magicien, qui fait apparaître et disparaître les choses, et non un pédagogue qui tente de les expliquer. » Il ne s'agit pas de dévoiler les tours de magie, mais de raconter la vie du magicien, de dévoiler son quotidien. 

Ce journal n’intéressera pas que ceux qui veulent devenir écrivains. Laferrière aime les lecteurs, il sait ce qu'il leur doit. « Les livres ne se font pas par hasard, mais parce qu'il y a des lecteurs qui, du fond de leur chambre, les réclament en silence. » Laferrière considère la lecture comme une discipline à part entière, un art, aussi nécessaire que l'écriture : « Lire et écrire sont deux choses différentes, et de bons lecteurs deviennent de mauvais écrivains parce qu'ils n'arrivent pas à accepter ce fait. » 

Bien-sûr, on aurait aimé, enfin, j'aurais aimé, que Dany Laferrière ne tente pas de camoufler ce recueil en roman. Les incartades fictionnelles me rappellent pourquoi je ne l'avais pas lu avant. Son goût pour l'absurde un peu forcé, pour le réalisme magique latino-américain, toute cette fantaisie trop voulue me semble artificielle. Les chroniques qu'il y consacre sont rares, et heureusement. Mais elles permettent de sortir un instant du livre, sans quoi on resterait au lit toute la journée, à se régaler de ce Journal d'un écrivain en pyjama, de  Dany Laferrière, disponible au Livre de Poche. 


La bande son de la version audio que vous pouvez entendre ici est issue de l'album Breaking the ethers, de Tuatara.